L’atelier d’écriture continue de s’exprimer

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Dernière mise à jour : 26 novembre 2020

Dans le contexte actuel de reconfinement, les plumes de l’atelier d’écriture du Centre Culturel Baschet poursuivent leurs travaux mais sans pouvoir se réunir : ils partagent des thèmes et leurs mots de manière numérique et connectée.

Tous les quinze jours, ils publieront ici leurs écrits.

Les textes appartiennent à l’atelier d’écriture, ils ne peuvent en aucun cas être copiés sans son accord.

Thème #1 : c‘est déjà écrit … essayons quand même

Nous vous proposons aujourd’hui les premiers paragraphes d’une nouvelle dont nous vous dévoilerons le titre et l’auteur, mardi prochain, lorsque tous les textes nous auront été retournés. L’idée ici est de continuer l’écriture de cette nouvelle. Pas de contraintes, vous avez le choix du registre : comique, fantastique, merveilleux, policier…

« Au temps où j’étais étudiant, et que je n’avais pas d’argent pour aller au café, c’est au Louvre ou au Bon-Marché que je passais le plus clair de mes après-midi.
Nul, plus que moi, n’était preste à se faufiler au meilleur de la cohue.
Nul ne savait se faire coudoyer – je dis coudoyer rapport aux convenances – par des personnes plus accortes, plus dodues et d’une consistance plus ferme
Et encore maintenant, malgré la haute situation que j’occupe à Paris, malgré les responsabilités qui m’incombent comme la lune, malgré les incessantes commandes de province et de l’étranger, je ne dédaigne point d’aller passer, en quelque Calicopolis, une petite demi-heure ou deux.
Et puis, les souvenirs s’en mêlent. Laissez-moi vous raconter une histoire (j’en meurs d’envie) …»


Sortant des beaux arts j’hésitai à tourner à gauche, ou bien à droite, mais j’étais décidé à rester sur ce trottoir inondé du soleil d’automne de la rue Bonaparte. La gauche m’enjoindrait une petite méditation sur un banc sous les ormes du jardin du carrousel.
Sur la gauche je laisserais les rais dorés du soleil pour m’abandonner aux caresses de la brise fraiche sur mon visage, sur mes paupières baissées, sur mes bras nus ; je portais ce jour là mon tout dernier superbe T shirt acheté à Piccadilly quelques semaines plus tôt fin Aout.
La droite m’emporterait vers le maelstrom de la cohue des badauds et des clients franchissant les hautes portes du temple de mes inspirations estudiantines.
Sur la droite je sauterais à pieds joints sur les parquets des allées de ce labyrinthe de la consommation qu’était le Bon Marché, les sens aux aguets pour tout voir des des courbes des robes, des formes des flacons, pour tout humer des fragrances, pour tout ressentir des corps des clients frôlant mes bras nus.
Va pour la droite.
Rien qu’attentif aux lumières, aux lignes, aux senteurs, je n’ai pas compris tout de suite ce poids sur mon épaule, léger au début puis plus pesant j’ai tourné la tête, posé mon regard sur ce visage rayonnant, aux lèvres juste entrouvertes légèrement souriantes, aux grands yeux étincelant des mille feux du grand lustre du plafond.
Ce visage ! la bouche s’ouvre légèrement, un son, une mélodie en sort, cette voix !
Il me touche, il me regarde, il me parle, Je le reconnais c’est …., je ne peux pas dire, il vit encore.
Je le connais, je l’ai déjà vu, au cinéma, au théâtre !
– « tu as acheté où ton T shirt ? »
« … »
– « je prépare un spectacle et c’est exactement celui la qu’il me faut »

– « euh …. je l’ai acheté cet été à Londres »

– «  … »
– « mais si vous voulez je vous le donne »
– « … »
– « … »
Nous restons là figés, frôlés, touchés, bousculés par la multitude armée de leurs portemonnaie, deux heures m’a-t-il semblé ; deux secondes, pas plus ; moi par mon audace, lui par sa surprise.
– « dommage, merci quand même ».
Je réajuste mon T-shirt que je m’apprêtais d’ôter, et caresse le dessin de la grosse cravate rouge vif imprimée à son col. On s’éloigne, on échange un regard malicieux chargé de connivence.
Ces deux secondes éthérées avaient soldé le temps de ma pause, je repris mon chemin de retour, les lourdes portes, le trottoir ensoleillé, les beaux arts. Je repris mes croquis laissés peu avant, l’esprit sur des planches, devant des caméras.
Aujourd’hui encore il me souvient cette cravate, ce visage lorsque parfois il m’est proposé des courbes, des formes audacieuses dans les collections que je commercialiserai à la prochaine saison.

Patrick RENAUD


DE LOUVRE A BON MARCHE

Je suis issu d’un milieu modeste, père maçon et mère femme de ménage.
Je suis un jeune homme efflanqué au regard avide. Avide d’en découdre de tout dès l’enfance. Empli d’une foi dévorante de réussite et d’un courage que je sens bouillonner en moi comme un torrent impétueux prêt à fracasser tout barrage.

M’immiscer dans la foule paisible des bonnes gens nantis du Bon Marché me donne des frissons de plaisir. Je me sens délicieusement électrifié à leur contact, comme en terrain de reconnaissance. Je les observe errer sans hâte au hasard des rayonnages, palper de leurs longs doigts blancs les tissus somptueux, les bijoux, sacs à mains… puis saisir un objet, une étoffe, toujours d’excellent goût. Je respire dans le cou des femmes les parfums délectables, je tâte le riche tergal ou la soie des costumes des hommes. Je me frotte à leur chair comme un animal épris de son maitre.

Il y a un stand où je finis toujours par revenir comme aimanté. Celui des parfums et maquillages, car la jeune fille qui y préside a la grâce de Jane Kelly. Des yeux bleus lumineux et d’une intensité paisible, un corps gracile, charnu aux bons endroits et un sourire à faire fondre les icebergs.
Les hommes et femmes, nombreux, qui s’arrêtent pour lui parler, forment un rempart qui me permet, au travers, de me repaitre incognito et à loisir de ses gestes et de sa voix douce. Je dois à chaque fois lutter contre moi-même pour arracher mes semelles de chaussures à cette vision céleste.

Quant à mon autre lieu de prédilection, le Louvre, c’est une autre histoire personnelle. On dit que quelquefois on a l’impression évidente et forte d’être déjà venu à un endroit que l’on découvre pour la première fois. Ça a été le cas pour moi avec le Louvre. Je m’y suis senti de suite en terrain de connivence. Devant certaines toiles, je me revoyais tenir le pinceau jusqu’à l’obtention du bon ton de couleur. Et devant certaines statues de femmes, j’étais celui qui modelait la glaise de leur corps. Je pouvais rester en ce lieu comme chez moi des journées entières, absorbé, oublieux du temps qui passe.

J’avais, à force d’économies de menus travaux, acheté un chevalet et quelques toiles sur lesquelles je m’essayais à peinturlurer. C’était plutôt réussi, mais de l’ordre du bon élève qui tire la langue d’application, pas du génie fou et inspiré auquel j’aspirais.

Voilà, maintenant que mon personnage est bien campé, Il est temps que je vous raconte l’Histoire de ma vie avec un grand H.

Un après-midi, au Bon marché, j’entendis une voix féminine, reconnaissable entre toute, me dire dans mon dos :
– et si vous approchiez de mon stand aujourd’hui pour que nous puissions discuter jeune-homme ?
Je me retournai, glacé jusqu’à la moelle, pour sombrer dans l’immensité de son sourire.
Elle me tendit sa main délicate tout en disant :
– je m’appelle JANE.
Saisissement, fulgurance… je parvins avec difficulté à murmurer sans trop bégayer :
– JEAN, ce serait un immense plaisir pour moi.

Les Dieux étaient avec nous ce jour-là. Nous parlâmes presque sans être interrompus toute l’après-midi. Elle m’avoua quelle avait remarqué mon manège depuis un certain temps. Elle était étudiante en arts et lettres et travaillait pour s’essayer à l’indépendance, sans l’aide de sa riche famille. Ma passion de réussir dans la vie faisait écho à la sienne.

Nous dînâmes dans un petit bistrot de quartier le soir même et je la revis le lendemain, chez elle. Notre coup de foudre s’emballait à toute allure, à quoi bon lutter ? J’étais amoureux fou, de sa douceur, de son visage et de son corps à la souplesse, la luminosité et au grain de peau parfaits.
Je lui avais plu instantanément, m’avoua t’elle, avec cette passion de loup affamé qui brûlait mon regard.

Un matin à l’aube, elle me trouva en train de la peindre nue et encore assoupie dans nos draps rejetés de la nuit … elle s’en amusa et posa nonchalamment.
J’étais transcendé, mes pinceaux obéissaient à ma double passion. Le résultat de mon travail nous laissa sans voix. On sentait intimement que c‘était juste, vrai et tout simplement magique.
A partir de ce jour, je la peignis sur toutes les coutures :  son visage, sa silhouette, debout, assise, de dos, de face, j’étais en transe. Elle était ravie, elle m’encourageait. Elle me ramenait des toiles qu’elle avait à prix réduit au Bon Marché. Son amour me transcendait, je peignais le jour, la nuit. Je m’arrêtais pour l’aimer de tout mon cœur et de toute ma fougue et je retournais à mon chevalet les yeux fous.

Un jour elle me demanda d’emprunter quelques toiles pour les montrer à son oncle qui avait des relations haut placées dans le domaine de la peinture. Et tout alla très vite. Il me mit en relation avec des sommités. J’exposais rapidement dans quelques salles parisiennes, puis à l’étranger. Mon succès flamba, je devins un peintre vivant reconnu en quelques années. Ma fortune et ma renommée étaient faites. Le Louvre m’invita un jour à exposer quelques toiles, je faillis m’évanouir d’émotion. C’était la consécration suprême.

Les années passèrent. JANE et moi faisions très attention, malgré le tourbillon de la folie de notre vie, à demeurer toujours les mêmes amoureux authentiques du début de notre relation, nous y parvenions sans difficulté, nous nous aimons d’une passion indestructible.

Et six ans plus tard je lui donnai rendez-vous sur le perron du Bon Marché.  En écho à notre histoire, je lui fis un cadeau qui remplit ses yeux de saphir de larmes de bonheur et la fit tomber dans mes bras en proie à des sanglots de joie : je lui remis les clés du BON Marché, de la grande maison prestigieuse que je venais de racheter pour elle, en gage d’amour absolu et pour bons et loyaux services.

Jacqueline OLEJARNIK


Mes après- midi au Louvre me comblaient de bonheur, j’aimais me promener dans les différentes salles, me nourrir de ces chefs d’œuvre que compte l’histoire de l’art.

Laissez- moi-vous conter ou vous raconter ce souvenir lointain un peu flou qui me revient parfois en mémoire avec un brin de nostalgie de ma jeunesse étudiante, en ce temps-là j’étais plutôt animé du reste par un brin de fantaisie !

Je me revois détaillant mes toiles favorites, cherchant à comprendre le moindre trait, les touches de peinture, les ombres, les lumières, moi qui à la lumière du jour, mon carnet de croquis à la main, s’essayait maladroitement à copier, enfin ! disons à crayonner une esquisse dont la ressemblance avec le modèle était assez hasardeuse.

Néanmoins je prenais beaucoup de plaisir à ces petits tracés insignifiants.

Le temps s’écoulait devant un Saint Georges terrassant le dragon, une petite toile de Vermeer, bref je ne vais pas vous décrire tout le Louvre et ses mystères.

Enfin si ! un peu, le mystère, ah le mystérieux sourire de la Joconde, je tentais en vain de le percer, je m’amusais à la regarder de tous les angles afin de vérifier si son regard me suivait vraiment.

Mon petit manège devait durer depuis un petit moment, lorsque je m’aperçus qu’une jeune femme m’observait, un petit sourire ironique, rien d’énigmatique, je dirai plutôt sympathique.

De ses longs cheveux noirs, ses yeux d’un vert particulier, je ne vis rien, que son sourire qui se transforma en rire joyeux, « alors, me dit-elle, que pensez-vous de Mona, elle vous a à l’œil ? »

Je restais sans voix, hébété, contrarié d’avoir été pris en flagrant délit de curiosité somme toute assez banale, d’une banalité presque honteuse moi qui cherchais plutôt à sortir des lieux communs.

Cependant j’étais flatté que mon petit manège ait tapé à l’œil de cette charmante jeune femme et puisse me donner l’occasion de lui adresser la parole.

Si toutefois mon embarras ne m’empêchait pas de trouver une réponse originale et que je puisse la faire entendre cette voix !

Rien ! le vide, le trouble, je ne trouvais rien à ajouter qu’un simple sourire bêta et la grimace d’un enfant pris en faute.

« Allons ne soyez pas gêné, vous avez éclairé ma journée, je vous observe depuis longtemps, à me tourner le dos avec vos croquis. Enfin je vois votre visage, enfin vous semblez prêter attention à ma modeste personne »

Un rayon de soleil n éclairait que son visage (la seule chose que je percevais d’elle), elle souriait de plus belle.

Je me demandais depuis combien de temps elle m’observait ainsi, ce qu’elle avait pu comprendre de ma personnalité à travers mes visites dans ce lieu emblématique et surtout comment avais-je fait pour ne pas remarquer ce visage si raffiné, ce sourire merveilleux qui irradiait, si troublant et tellement embarrassant en cet instant.

« Me feriez-vous l’honneur de commencer une nouvelle page sur laquelle vous pourriez vous exercer à dessiner mon visage, puisque qu’aujourd’hui vous vouliez percer le secret de mon regard, et bien allez plus loin, au travail !  Au lieu de tourner ainsi autour de moi, asseyez-vous donc et à vos crayons ! Exécution ! »

J’étais abasourdi, mine de rien, cette femme avait beaucoup d’aplomb.

Ne voulant plomber l’ambiance de cet instant si étrange, je sorti mon crayon à mine …de plomb et je fis mine de m’exécuter tout en la regardant tenir la pose, les bras croisés sous sa poitrine.

J’esquissais un premier dessin, rapide, pas très réussi, essayant en vain, si ! si ! d’être fidèle au modèle.

Je redoutais le moment où elle me demanderait de lui montrer cet infâme ramassis de traits lorsque le rayon de soleil disparu.

Un léger frisson me fit sursauter, je me frottais les yeux, la salle était plongée dans la pénombre du soir, le silence m’envahit, j’étais seul face au tableau de la Joconde, en une seconde tout avait disparu.

A côté de moi, jonché sur le sol reposait mon carnet d’esquisse, Mona me souriait sur le papier, un clin d’œil grossièrement dessiné, gravé dans l’éternité de mon souvenir.

Combien de fois suis-je retourné au Louvre, guettant le moindre rayon de soleil éclairant la pénombre de mon désespoir, attendant chaque jour le retour d’un rêve inachevé.

Je marchais de bon pas, perdu dans mes pensées, fredonnant la tristesse de mon être avec ce refrain qui me revenait sans cesse, comme une obsession : Lisa, Lisa, sad Lisa, Lisa » quand je poussais la porte d’un grand magasin, le bon marché pour ne pas le citer, enfin, maintenant c’est fait.

Je me retrouvais dans le rayon des reproductions de peinture lorsqu’une jeune femme m’interpella : « Monsieur, jetez donc un œil sur cette œuvre, je crois qu’elle est pour vous »

Cette voix me semblait familière, je me retournai, la voix était cachée derrière une reproduction de de …de … bon, vous le savez déjà, n’est-ce pas ? et elle ajouta « eh bien, vous en avez mis du temps ! »

Valérie


Doux souvenir – Alphonse Allais

Au temps où j’étais étudiant, et que je n’avais pas d’argent pour aller au café, c’est au Louvre ou au Bon-Marché que je passais le plus clair de mes après-midi.

Nul, plus que moi, n’était preste à se faufiler au meilleur de la cohue.

Nul ne savait se faire coudoyer – je dis coudoyer rapport aux convenances – par des personnes plus accortes, plus dodues et d’une consistance plus ferme.

Et encore maintenant, malgré la haute situation que j’occupe à Paris, malgré les responsabilités qui m’incombent comme la lune, malgré les incessantes commandes de la province et de l’étranger, je ne dédaigne point d’aller passer, en quelque Calicopolis, une petite demi-heure ou deux.

Et puis, les souvenirs s’en mêlent. Laissez-moi vous raconter une histoire (j’en meurs d’envie).C’était voilà pas mal de temps, ce qui n’est pas fait pour me rajeunir.

J’avais contracté une ardente passion pour une jeune employée du Louvre.

Ce n’est pas qu’elle fût extraordinairement jolie, mais ses yeux noirs, où, des fois, se pailletait de l’or, avec, au fond, l’Énigme accroupie; ses cheveux crépus encombrant son jeune front; son petit nez rigouillard et bon bougre; sa bouche trop grande, mais si somptueusement meublée, lui faisaient un si drôle d’air !

Un observateur superficiel n’aurait pas pu dire si elle était de Bénarès ou de la rue Lepic (dix-huitième arrondissement).

Chaque jour, je me présentais à son rayon; et, pour avoir l’occasion de causer un peu, j’acquérais quelques objets dans les prix doux.Lesquels objets, d’ailleurs, je me faisais froidement rembourser, le lendemain, comme s’ils avaient brusquement cessé de me plaire.

Les choses n’allaient pas trop mal, quand un vieux monsieur, très allumé sur mon aimée de Montmartre, détermina une baisse subite sur mes actions.

Cet homme âgé était riche, aimable, copieux en promesses.

Bref, je résolus de lui faire une de ces petites plaisanteries qui engagent un monsieur à ne plus remettre les pieds dans une maison.

Un beau jour, je glissai dans la poche de son paletot un petit ivoire japonais préalablement dérobé par moi, et je le dénonçai à un inspecteur.

Le pauvre homme fut invité à se rendre dans le local ad hoc. Il dut signer des papiers compromettants et verser des sommes énormes.

Je ne le revis jamais au Louvre, mais, hélas ! je ne revis plus jamais non plus la jeune personne pour qui battait mon cœur.

Le lendemain même de son histoire le monsieur l’avait fait mander par un tiers chargé d’or.

Cette aventure me servit de leçon, et depuis ce moment, je n’ai plus jamais fourré le moindre ivoire japonais dans la poche des vieux gentlemen.


J’étais au Louvre et j’errais de salle en salle depuis le matin. J’avais salué la Joconde qui m’avait décoché un sourire en coin entre deux paires d’épaules japonaises ; je m’étais attardé dans les intérieurs intimistes des peintres hollandais et le jour baissait. Les gardiens qui somnolaient sur leur chaise n’avaient pas encore battu le rappel vers la sortie quand il me vint une idée saugrenue : si, pour une fois je délaissais mon galetas sous les toits, pour une nuit en bonne compagnie? Mais non pas avec une prostituée! Je vous l’ai dit , je n’avais pas les moyens d’aller au café. Se laisser enfermer et passer la nuit avec ces personnages, les illustres et les autres… Je pourrais me glisser dans la foule qui assiste au sacre de Napoléon ou brandir le drapeau de la liberté ?

Comment me soustraire à l’attention des gardiens ? Je suivais négligemment une vague de touristes attardés quand je repérai un recoin sombre – l’endroit idéal pour se plaquer contre le mur et confondre ma frêle silhouette avec la paroi – et là attendre patiemment que le silence s’installe dans le vénérable bâtiment. Il fit bientôt noir, le temps passait, permettant d’accoutumer ma vue aux ombres, aux reflets insolites et mon oreille aux bruits ténus que je ne savais identifier. Je m’enhardis peu à peu, tendant une main prudente vers l’avant ; les hautes fenêtres du musée donnaient probablement sur un jardin, lui-même plongé dans l’obscurité.

Pas un rayon de lune pour venir à mon secours. Pas une banquette pour s’étendre… Mais une sonnerie stridente pour me vriller les tempes et me clouer sur place ! L’alarme tonitruante alerta le veilleur: je vous laisse imaginer la suite…

Colette


Calicoplis…la suite

« Au temps où j’étais étudiant, et que je n’avais pas d’argent pour aller au café, c’est au Louvre ou au Bon-Marché que je passais le plus clair de mes après-midi.

Nul, plus que moi, n’était preste à se faufiler au meilleur de la cohue.

Nul ne savait se faire coudoyer – je dis coudoyer rapport aux convenances – par des personnes plus accortes, plus dodues et d’une consistance plus ferme

Et encore maintenant, malgré la haute situation que j’occupe à Paris, malgré les responsabilités qui m’incombent comme la lune, malgré les incessantes commandes de province et de l’étranger, je ne dédaigne point d’aller passer, en quelque Calicopolis, une petite demi-heure ou deux.

Et puis, les souvenirs s’en mêlent. Laissez-moi vous raconter une histoire (j’en meurs d’envie) …»

Enfant je souffrais d’agoraphobie. J’avais peur de tout et de tout le monde. Mon ombre même était une menace : en un mot j’étais un pleutre.

Ma mère protectrice et cajoleuse, cachait mes excès de faiblesse à mon père.

Mon père autoritaire, ancien officier, goûtait peu les gens timorés, hésitants et somme toute, lâches.

Bien que soupçonneux et intrigué face à certaines de mes attitudes et rebuffades, le secret resta bien gardé pendant 13 ans.

C’est la femme de chambre qui raillant mes mésaventures peu discrètement auprès la lingère, révéla le pot aux roses.

En classe j’étais à proximité de la porte et au premier rang, au motif d’une vue incertaine.

J’aimais faire des maquettes, lire Jules Verne et faire voguer mes bateaux, bien que je n’osai pas me rendre aux bassins du jardin du Luxembourg.

J’avais des camarades, quoi que peu nombreux. Nous conversions, nous jouions aux dames, aux petits chevaux… à bonne distance.  Je déclinais systématiquement les invitations à des fêtes d’anniversaire, aux jeux de ballons et de façon générale à tout rassemblement.

Faire la queue aux balançoires du Parc des buttes Chaumont était une épreuve. Les enfants se poussaient, s’agitaient, braillards tout à leur joie prochaine de virevolter, rubans au vent. Quant à moi le tournis me prenait, l’angoisse m’étreignait et je rebroussais chemin. J’arrivais à la maison en nage, et montait en courant dans ma chambre sous un prétexte fallacieux.

Un jour que nous allions à la Ménagerie du Jardin des plantes avec des amis de province, et que je n’avais pu me dérober, le drame arriva.

L’arrivée d’un nouvel animal, attirait les curieux et de nombreux badauds se pressaient se jour là. La visite des moutons et des chèvres se passa sans encombre. Le passage vers la volière fut cacophonique mais surmontable. Sur la suite du parcours la foule se densifia. Les animaux d’Afrique : girafe et rhinocéros étaient des curiosités. Le lion était un  « mythe ».

Mu par ma fascination pour ce roi de la jungle, j’avançai prudemment vers l’enclos, évitant le contact avec les promeneurs. Le cœur battant. Pas à pas.

Un personne – ou peut-être deux ou dix – déboula sans crier gare, me heurta. Je m’affalai de tout mon long dans un cri. Le lion rugit. Les visiteurs prirent peur. Ils coururent en tout sens croyant à je ne sais quel danger. Le gardien du zoo siffla pour discipliner la foule, ce qui eu pour effet d’exciter le lion qui abattit sa puissante patte sur le grillage. Ce fut la débandade.

Quelque peu hagards après ces événements, nous rentrâmes débraillés et penauds.

Pour mon père s’en fut trop. La honte rejaillissait sur son rang.

Ma mère dû expliquer et dévoiler mes vacillements, mes évitements constants des lieux publics et des espaces bien trop plein de vide ou de foule.

Il enjoignit ma mère de cesser de me dorloter, de me ramollir et entreprit de me guérir. La méthode fut radicale.

Ma « punition » ne fut pas de rester dans ma chambre de nombreux après-midi, de me priver de la compagnie de mes amis ou de m’astreindre à étudier, comme l’auraient fait d’autres parents.

Mon père me jeta dans l’arène.

Une nouvelle conception venait de faire son apparition à Paris remplaçant les magasins de nouveautés : le grand magasin. J’irai au Bon Marché.

Moi qui fuyais les échoppes de babioles et les petits marchés en plein air, je fus épouvanté.

J’avais pour mission de rapporter à ma mère une commande de quelques colifichets.

Je devrais ainsi m’y rendre, me diriger dans les rayons, les étages, me confronter au lieu, aux gens. Aller au combat.

Je n’avais que quelques jours pour m’y préparer.

Je dus prendre l’omnibus. La proximité avec les autres voyageurs pendant près d’une heure fut un calvaire. Je me tenais recroquevillé, ratatiné. Resserrant mes épaules sur mon torse.

J’arrivai en plein quartier de Saint-Germain-des-Prés. Devant le Bon marché, je fus stupéfait par le faste de la devanture haute, colorée, illuminée.

Une foule chamarrée déambulait. Le monde était là.

J’entrai. Au rez-de-chaussée étaient les nouveautés, mises en valeur sur leur présentoir, rivalisant d’originalité. Je pressai le pas, m’arrêtai, me mis en retrait pour laisser passer un homme accort en costume, guêtres et haut de forme. Je repartis, fis un pas de coté, croisai une jeune fille intimidée et évitai une corpulente dame chapeautée.

Je pris le grand escalier mécanique. Majestueux.  Arrivé au 1er étage, j’arrivai au rayon des vêtements et accessoires pour femmes. On y trouvait tout le bonheur des dames mais les messieurs ne seraient pas en reste, le 2ème étage leur étant consacré.

Je dus m’adresser à une vendeuse. Elle me fit attendre.

Il y avait peu de monde dans ce recoin. Ma main passa machinalement sur une étoffe. Je fus saisi par la texture. Le râpeux du drap de laine, la douceur de la soie, la fraîcheur du lin…

J’en touchais un, puis un autre. Je caressais la soie d’un corsage, le tressage de la paille d’une capeline. J’effleurais le cachemire d’une écharpe, froissais le taffetas d’une robe. Je palpais le cuir d’une bottine.

Quelles sensations ! Quelles matières !

Ce fut une leçon de vie.

Je remercie mon père qui bien que ses intentions fussent de m’endurcir, m’a ouvert à une sensibilité, une sensualité inavouée. Je remercie ma mère qui m’y a préparé par ses attentions, sans avoir l’audace de m’y encourager.

Je suis souvent retourné dans ces « cathédrales du commerce ». Au Bon marché mais aussi aux grands magasins du Louvre, du Printemps ou les Galeries Lafayette. Plus seulement pour palper des étoffes vides mais pour frôler les gens qui habitent ces vêtements, qui leur donnent chair.

J’en ai fait mon métier : je vends, je marchande… Je cours le monde pour dénicher les plus beaux tissus, soieries et autres dentelles, qui pareront les élégantes parisiennes et influents  gentilshommes.

Patricia – 9/11/2020


Calicopolis

Je me promenais dans une allée bordée de souvenances ouatées, foulant d’une allure nonchalante un parterre de douceurs, habillé de bienveillance et d’odeurs boisées. Je marchais insouciant, J’allais ailleurs, je n’étais pas pressé, ce n’est pas loin ailleurs. Sous mon bonnet de laine se glissa, à cappella, une élégie portée par une voix sensuelle, Du Fado ? Non, peut-être pas du Fado, Une autre mélodie, venue de plus loin, mais d’où ? Je ne savais plus, je cherchais, quand mon pas butta sur une racine de calicopolis ! Et je chutais !

Zut ! Émergeant des nimbes de mon esprit préoccupé elle me fît perdre le fil de mes pensées, Ainsi, je ne sus jamais qui chantait sous mon bonnet,

Françoise – 05/11/2020


C’est déjà écrit … essayons quand même

Comme à mon habitude, je choisissais, pour mon échappée du réel,  la dernière exposition en vogue du moment (et parce que nous n’étions pas en période d’achats urgents et compulsifs de noël que j’affectais tant).
Le « Tout-Paris » s’y agglutinait déjà, de peur de louper et de ne pouvoir parler au prochain « repas en société » de cet artiste internationalement reconnu, enfin dans la Capitale.
Dans la file d’attente, on se bousculait, dans une excitation difficilement retenue.
J’attrapais déjà des commentaires ramenés de la rumeur du moment, exposés suffisamment distinctement par mon voisin de droite, sur un ton juste plus haut que le brouhaha environnant pour être remarqués, attirer le regard.
Mon étude sociologique commençait tranquillement.
Cette immobilité, à peine perturbée par quelques avancées, était une introduction à la cohue à venir, à la valse, aux remous de la foule …
La femme qui riait derrière moi n’avait pas conscience que ses soubresauts résonnaient dans mon dos, comme un hoquet-loquet à la porte de mon intime.
Contrairement aux affluences des grands magasins, les musées, par la confidentialité de ses moquettes et les lignes rouges protégeant les tableaux, obligeaient à une danse plus organisée. Les chuchotements et voix basses n’étaient dérangés, la plupart du temps, que par l’appel plus franc d’un conférencier guidant de son bâton à drapeau, sa troupe au milieu du troupeau.
La distinction de la dite haute société, se disant érudite et à la page du dernier événement culturel prisé ne pourrait néanmoins chasser sa nature humaine : derrière tout ce que culture, retenue, langage avait pu  faire de l’homme, je savais que dans quelques instants, lâchés dans la fosse, les pulsions de chacun allaient ressurgir malgré eux.
Le temps d’attente en cortège sentait déjà le bétail ; le serpent sinueux dans le hall et aux vestiaires avaient eu raison des parfums et autres déodorants pourtant chers et certifiés…
Les joues étaient d’ores et déjà rougies par les écharpes et autres manteaux de fourrure, apparats inutiles dans ce vestibule surchauffé.
Comme mes maintenant familiers voisins, je tendis mon billet à l’entrée du tourniquet et entrais dans l’arène : le foule ébahie devant les premiers tableaux tentait de reprendre ses esprits et se rangeait à nouveau en ligne. Mais les épaules commençaient à pousser ; j’entendais le froissement des tissus, le piétinement des impatients, les soupirs des agacés :
Comme prévu, chacun voulait sa place aux premières loges !
A peine un ou deux témoins de son exaltation suffisait à cet homme qui lançait avec emphase ses commentaires sur les couleurs et la composition du tableau central.
Le partage était superficiel et sa propre jouissance prenait tout l’espace. En cet instant, l’illusion de saisir tout ce que pouvait contenir la scène du triptyque le remplissait d’une satisfaction, lui donnait un pouvoir sans nul doute nécessaire à sa petite personnalité.
Mais je suivais aussi le mouvement, les regards, l’attention focalisés sur ces objets à admirer, étiquetés.
Dans la deuxième salle, moins « en-sandwiché », je parvins à profiter du relâchement général de la file indienne pour sortir du rang et commencer mes si familières échappées.
Je percevais que la danse allait bientôt commencer : on s’évitait, on se détournait, on se retrouvait : un pas de coté, en arrière, en avant, sur un pied, bras en l’air en laisser-passer, sourire entendu ou froncements de sourcils désapprobateurs, politesse effacée…
Le bal des distances autorisées avait commencé !
Un vide ici, une issue là, me voilà lancé, à l’affût d’un passage mouvant où s’insérer :
Tel le ruisseau entre deux berges puis peu à peu le filet d’eau dans la fissure de la roche, je frayais ma voie, tentant d’éviter l’immobilité, le cul de sac…
Je ne pus à ce moment-là m’empêcher de revenir à mes 5 ans, lors de ma première foule, où la collision avec l’arrière-train opulent de la vieille femme devant moi avait provoqué un premier ravissement tiède et moelleux assorti aussitôt du poids lourd de son sac sur ma tête !
Aujourd’hui, plus de risques de mauvaises rencontres : j’étais devenu « le roi de l’esquive » !
Tout à mes pensées et à mes sens à nouveau en éveil, je déambulais de plus en plus rapidement, de plus en plus imprudemment, au milieu des confidences et discussions assourdies…
Je captais au passage les intérieurs viciés capturés dans la laine d’un col roulé ou d’une écharpe dénouée, la moiteur d’un front glissant sur des verres embués, l’essence des aisselles suantes laissant place aux émanations fleuries des premières présentations…
La pudeur fléchissait et j’entrais dans la phase suivante de mon épopée : l’étape du frôlement.
Après les humeurs, il me fallait discerner les chairs sous les enveloppes…
Cette proximité devenait autorisée puisque l’attention était portée sur l’œuvre, la recherche de beauté, l’intérêt visant l’élévation spirituelle du « très-bas », la sublimation de notre piètre réel !
L’œil et l’esprit tournés vers la symbolisation, l’intellectualisation, le sublime figé, immortalisé sur la toile, nos corps, par ce mobile parfait, étaient libérés des convenances :
Angles aigus contre rondeurs compressées, rebondissements et entrechoquements, amalgames acres et humides faisaient face aux œuvres pures, miroirs rassurants par leur présence immuable.
Perdant un instant le contrôle du mouvement général, je ne sentis pas arriver cette poitrine opulente qui se jetait vers l’horizon brumeux et coloré d’un coucher de soleil !
« Luxe, calme et volupté », quatre femmes pointillées au crépuscule nous observaient, témoins du chaos des corps mouvants, broyés, dégoulinants de leur rang, délaissant toute discipline.
Mon petit gabarit et ma timidité habituelle rougirent d’être ainsi surpris, piégés entre deux mamelles adipeuses !
Je me retrouvais tout à coup sous « Les orientales ».Hypnotisé par la danse des voiles et le chant de la cithare, je me laissais maintenant porter par les flots imprévisibles, tantôt brusques, tantôt doux, inattentifs à ma coque fragile. Comme un somnambule-funambule, je passais d’un univers à l’autre, ma tête, mon corps fracassés sur les rives, rochers, écumes de mes rencontres.
Ballotté, j’échouais enfin dans une chevelure épaisse aux effluves de patchouli… Les vapeurs du hammam embrumaient encore mes sens et la voix qui s’échappa de ce doux écrin, me chuchota un secret approximatif qui ne m’était sans doute pas destiné…
L’entrechoquement de pièces d’or pris dans les boucles répondit au rire-cliquetis.
Puis un mouvement sec de nuque fit soudain voler la toile de la tente du désert et des pétales de jasmin semblèrent s’envoler des mèches repoussées. Sorti moi aussi du nid sans plus de soin, extirpé sans préambule de ce doux cocon, je rouvris rapidement mes yeux mi-clos.
J’eus juste le temps de tendre la main vers la soie rouge qui, comme une traîne suivant sa comète, s’échappait furtivement, me laissant seul dans le flux qui m’avait repris, comme une bouteille à la mer !
« L’odalisque »me fit des avances. Elle savait l’impudeur de cette horde et semblait satisfaite du délice qui restait sur mon visage. Elle avait planté son regard dans le mien et je ne pouvais pas lui mentir (elle connaissait le regard du désir !).
« La Joconde » garda son sourire complice et bienveillant face à mon désarroi empreint d’un certain plaisir au lâcher-prise. Impassible au désordre environnant, compréhensive, elle me regardait tranquillement, me laissant vivre cette errance passive qu’elle semblait savoir nécessaire.
« Samothrace », de son socle, observait le grouillement, cette confusion humaine, tout en enviant la souplesse de ces membres, le fumet, le souffle de la vie…
Plus aucun interstice où traverser ! Le filet d’eau s’était perdu dans l’océan.
La marée humaine me ballottait de corps osseux en chocs mous, fracas musclés, chignons démontés, et poils arrachés. Mais j’éprouvais une sécurité nouvelle dans cette nouvelle geôle prés de mon doux message, protégé dans le verre transparent, solide. Je me découvrais spectateur aussi, ne ressentant plus les griffures et autres déchirements.
Le courant m’entraîna vers les escaliers qui descendaient vers le centre du puits, vers la lumière du jour. Mais encore pris dans la masse, me voilà transporté dans la boutique du musée.
D’habitude, moi aussi je m’affairais à garder à tout prix un peu des cendres de ce feu sacré, à attraper un peu de ces œuvres inaccessibles, cet or intouchable. Je regardais aujourd’hui avec compassion, tous ces êtres esseulés dans ce magma, en quête de merveilleux, vouloir posséder même une miette de beauté, d’immortalité, pour briller ou juste continuer désespérément de rêver ?
Un cherchait l’image souvenir d’un horizon dans la lumière de l’aube ou du crépuscule, un autre un bateau ou un radeau, un combat, un couronnement, un homme, une femme, une rencontre, un voyage, un panier de pommes imputrescibles …un bout d’histoire, d’Histoire…à ramener.
C’est ici que se rassemblait peut-être l’éclatement de nos parts individuelles, nos préférences, notre unique.
Ces sculpteurs et peintres n’avaient-ils pas eux aussi couru désespérément après ces instants d’affolement, d’agitation, d’émoi, de bouleversements de l’âme humaine ? Cette connivence nous rendait-elle soudain moins grossiers, moins bassement fétides ?
Ici, dans ces musées, semblaient se rassembler notre dualité de chair et d’esprit civilisé ?
L’objet des convoitises était dans ces boutiques moins pathétique et corrompu que dans ces marchés où j’aimais aussi me confondre à l’essaim.
Je me recentrais sur l’objectif essentiel maintenant : trouver l’issue finale …
Mes yeux vers la porte  de sortie, je repris le peu de contrôle que laissait cet apaisement pour rejoindre un défilé  enfin plus organisé… Dans une dernière accoudée, je me retrouvais vomi sur la plage d’asphalte noir, dur et humide, dans la nuit déjà là.
Cette demi-heure que je m’étais octroyée avait duré bien trop longtemps !!
Je me relevais et mon visage me sembla encore brûlant dans le froid du soir.
Je passais ma main prestement sur ma gabardine pour me débarrasser des traces de la tempête.
Cheveux, pellicules et autres déjections retournèrent à terre et le vent se chargea d’évaporer les autres qui s’accrochaient encore au col feutré qui avait perdu l’odeur de ma peau…
Mais ce soir-là, l’émanation du patchouli kidnappé dans les boucles, caressant doucement et involontairement mon visage, l’aura accrochée à la légèreté et la grâce de cette robe de soie restait dans ma mémoire.
Le voilà MON immortel instant ! Ma peinture intérieure ! Celle qui n’appartenait qu’à moi !
Je m’étais déjà avancé sur les pavés longeant le trottoir. Je ne vis pas arriver à toute vitesse le taxi longeant la rigole pleine qui vint éclabousser généreusement et finir de laver mes illusions !
Je devais retourner au plus vite à mes responsabilités sérieuses !
Des commandes m’attendaient et il n’était plus l’heure ni du rêve, ni des rencontres !
Je montais dans le taxi :  « Direction LA DEFENSE ! »
Je fermais encore un instant les yeux, un dernier instant pour me replonger dans mon cher secret.

La senteur terreuse, aérienne, vibrante envahit alors l’habitacle et ensorcela à nouveau mes sens !
Je sursautais, ouvrais les yeux prudemment :
A mes côtés, sur la banquette arrière du taxi, des jambes de femme sous une robe de soie rouge !
Mon cœur battait à rompre !
Allions-nous devenir les héros, en chair et en os, d’un nouveau tableau de Hopper ?

Céline  – Novembre 2020


Découverte

Pour une fois, je changeai ma destination. Je laissai le Bon Marché : ses Belles parfumées, chapeautées, aux gestes si étudiés et précieux.
Pas envie de frôler ces mains gantées de dentelles.
Pas envie de croiser ces joues soigneusement rosies, ni non plus des dandys se dandinant, parapluie ou canne balancé au bras, fiers, à la recherche de petites “cailles” naïves.

J’oubliai aussi le Louvre, ses trop nombreux et impressionnants trésors. Pas la force d’affronter tant d’œuvres, et tant d’intellos aux lorgnons ajustés, nez collé aux huiles peintes, à la recherche du secret de la perfection du tableau.

Non, objectif ce jour : une galerie sous les arcades près de la maison Victor Hugo.

Le hasard conduisit mes pas vers celle-ci, car elle offrait des œuvres peintes mais aussi des sculptures.
Le galériste, seul, était penché, soucieux sur un catalogue de prix.J’entrai, intimidé par le silence, saluai.
Les peintures naïves explosaient de couleurs saturées, violentes et gaies adoucies par des formes courbes et gracieuses.
Quelques personnages semblaient perdus mais heureux au milieu de paysages aux perspectives distendues.
Je me sentais bien dans ces univers simples et joyeux.
J’avançais cependant vers la seconde salle qui exposait les sculptures.

Vue d’ensemble : des bronzes, des marbres clairs.

Au fond, un peu cachée par un poteau, une sculpture semblait jouer à cache-cache avec moi et m’appeler.
De loin, je vis les formes harmonieuses d’une femme assise, main appuyée sur une joue, pensive.
Pourquoi mon cœur se mit-il à battre si fort, si irrégulièrement ?
J’étais toute proche maintenant.
J’apercevais mieux les traits du visage lissé.
Ces cheveux ondulés, ces grands yeux ronds étonnés, cette bouche boudeuse, je ne pouvais pas me tromper.
Je détaillais à présent le corps sculpté, les rondeurs, les mains nerveuses.
Je ne respirais plus. J’haletais.
C’était moi !
Je n’avais jamais servi de modèle, mais
C’était moi !

Flore le 07/11/2020


Laissez-moi vous raconter une histoire (j’en meurs d’envie) …

J’allais comme tous les jours me promener le long des quais de la Seine. J’avais fini ma journée.   A cette époque, j’étudiais la littérature à l’université le matin et l’après midi je travaillais dans l’étude notariale de Maître Sorbier comme garçon d’archives. Je rangeais, classais, cherchais les documents nécessaires au notaire. Parfois je copiais quelques documents dont l’étude avait besoin. C’était ce que je préférais. Écrire pour moi était un grand plaisir. J’avais eu la chance d’aller à l’école, grâce au comte de Blois qui avait remarqué mon intérêt pour les livres. Il avait su convaincre mon père non sans mal. Mes parents étaient sabotiers et avaient installé leurs huttes dans le domaine forestier du comte. Mon avenir était tout tracé, je devais être sabotier comme l’était mon père ainsi que son père.

Après avoir appris à lire et à écrire, je suis monté à Paris pour étudier et travailler chez Maître Sorbier, un ami du comte de Blois. Je logeais chez la mère Fouasse qui tenait une pension. Ma chambre était un cagibi muni de deux paillasses sans chauffage. La deuxième paillasse était occupée par Hugo qui vivait de petits expédients, de rapines et que sais-je encore. De tout ce qui pouvait lui rapporter de l’argent. Quant à moi, avec la rétribution du notaire, j’avais juste de quoi payer la tenancière pour la nuit et pour l’espèce de soupe du soir, une sorte de ragoût sans beaucoup de viande auquel s’ajoutait un croûton de pain.

Je suis donc sur le trottoir, clopinant de droite puis de gauche. La rue longe la Seine. Je n’ai pas très chaud et comme à mon habitude j’hésite à aller me réchauffer soit au Louvre, en passant par le soupirail du bas ni vu ni connu, soit au Bon Marché où je me glisse dans la cohue des cousettes, les jolies couturières. Certaines étaient petites mains chez les grands couturiers. L’avantage de ces lieux étant leur gratuité.

Le Louvre n’est pas très chaud car humide mais très intéressant culturellement. Voir, revoir et encore revoir la Joconde est un plaisir sans fin, sans cesse renouveler. Cependant, les visiteurs qui côtoient tant d’œuvres d’art se croient très cultivés et sont un peu hautains. Ce n’est pas l’atmosphère guillerette de touche à tout, de frénésie dépensière, de fièvre tactile qui sévit au Bon Marché. Ce jour là, le hasard et l’ envie de la bonne chaleur qui émane par tous les corps serrés à l’entrée du magasin  me décidait pour ce dernier

Je traversai le Pont des Arts d’un bon pas en direction de la rue de Sèvres non loin de l’entrée du Bon Marché. Je suivais sans le vouloir vraiment une petite demoiselle. Sa tenue vestimentaire aidant, je pensais à une jeune fille de bonne famille ou alors une dame de compagnie d’une personne en vue sur la place de Paris. Je me persuadais qu’elle allait, elle aussi, au Bon Marché. Mon instinct ne m’avait pas trompé. Je franchis les portes en bois juste derrière elle. Son teint était frais et rose, sa peau était veloutée comme celle d’une pêche que j’aurais bien envie de croquer. Malgré la cohue féminine qui me réchauffait le corps, je m’accrochais à ses pas.

Elle flâna quelques temps au rez de chaussée parmi les sacs, les valises, les malles mais bien vite elle se lassa et monta au 1er étage, celui de la vaisselle. La chaleur du magasin montait avec elle. Là non plus, la vue des casseroles et autres ustensiles culinaires ne parut lui convenir. L’étage supérieur où il faisait plus chaud la maintint sur place un peu plus longtemps. C’était celui du linge, robes et coiffes. Elle en fit le tour s’arrêtant ça et là pour essayer ici un chapeau, là une étole, plus loin un bibi, se tournant et se retournant devant le miroir. Les vendeuses s’affairaient à contenter la clientèle. Elle planta là tout le monde et grimpa à vive allure vers le 4ème et dernier étage. Il faisait chaud et la chaleur si douce m’enveloppa comme un cocon. J’arrivais à sa suite dans le rayon tissu et mercerie. C’était la première fois que je montais si haut dans le magasin. Un homme au rayon des rubans et autres babioles n’était pas chose courante mais, je sentais que cette rencontre n’était pas seulement due  au hasard. Je pensais en toute innocence que cela pouvait être la rencontre, celle de toute une vie.

En quelques instants, je compris pourquoi il y avait tant de monde dans ce rayon. C’était l’endroit où l’on pouvait toucher, caresser et même pétrir le tissu afin de déterminer s’ il correspondait bien à l’usage qu’on le destinait. Effleurer le coton, sentir la soie courir sous les doigts, palper à pleines main la fourrure, caresser, frôler, tâter tous ces tissus plus ou moins chatoyants, aux couleurs douces ou violentes . Les paillettes brillaient, le tulle tout d’amidon vêtu se tenait au garde à vous attendant  d’être choisi pour un tutu. Tout un plaisir sensuel m’envahissait. Je m’approchais de plus en plus de ma dulcinée. Il me semblait qu’une tendre complicité naissait entre nous. Les tissus chatoyants se lovaient en des volutes infinies. Ils me tendaient les bras. J’avais envie d’y plonger tout entier, entraînant ma bien aimée dans une mer déchaînée aux vagues pleines de sensualité.

Soudain, sortant de ma torpeur, je la vis acheter un mètre de galon et s’échapper rapidement vers l’escalier. Elle le dévala à vive allure. Toujours sur ses pas je dégrisais peu à peu laissant toutes les effluves tactiles derrière moi. L’émotion me tenait toujours et je me collais à sa suite. Quelle frénésie pouvait la décider à partir si vite me laissant ainsi démuni ? Malgré tout, je croyais que cette complicité ressentie précédemment était partagée entre nous. J’accélérais pour la rattraper afin de lui transmettre mon émoi et mettre une certitude sur cette rencontre pour l’instant fragile.

Elle allait de plus en plus vite se faufilant dans la foule mieux que moi. Maintenant, j’en étais sûr, elle ferait partie de ma vie. La voyant fuir vers je ne sais pas quelle destination avec moi sur ses talons me dynamisait. Le désir de la stopper dans son élan et de la prendre enfin dans mes bras me tenaillait. Avait-elle peur de moi ? Moi qui ne pensait qu’à notre bonheur futur. Parce que c’était l’évidence même, nous finirions notre vie ensemble. Son sourire, qu’elle avait charmant,  illuminerait toute ma vie. J’augmentais mon allure et j’étais presque à la toucher, j’allais lui dire mes premiers mots quand nous arrivâmes sur le Pont des Arts. Et que fit-elle lorsque j’étais si près du but ? Elle courut se jeter sans retenue dans les bras d’un coquin qui l’attendait là. Ma stupeur était à la hauteur de mes désillusions. D’un seul coup ma vie basculait dans le désastre de mon cagibi chez la mère Fouasse.

Mon orgueil me sauva. Je continuais mon chemin comme si de rien n’était sauf le cœur dans les talons . Tout au moins je m’y efforçais de mon mieux. Le bouillon de la tenancière était encore pire que tout, le pain aussi. Ce jour là, ma paillasse me semblait encore plus dure que d’habitude.

Depuis cette histoire, j’ai fait du chemin. Je suis bien loin de la pension de la mère Fouasse avec sa soupe. J’habite un bel appartement vers Notre-Dame. Je suis père de famille . Je possède ma propre étude de notaire. Ma femme est très pieuse et malgré ma réussite professionnelle, je n’ai jamais oublié la petite cousette qui m’a fait tant rêvé au milieu des étoffes et des rubans. Parfois, je retourne au Bon Marché, avec ma femme bien sûr, mais je profite qu’elle essaye quelques robes pour grimper quatre à quatre les escaliers vers le dernier étage où il fait toujours aussi chaud. Avec l’air distrait et de convenance je caresse furtivement les tissus qui me glissent sous les doigts. j’éprouve, encore aujourd’hui, une émotion tactile envoûtante qui m’emporte vers ma jeunesse et mon égérie éphémère.

Danielle – 04/11/2020


Foule de sensations

Depuis que je me souvienne j’ai toujours été attiré par les lieux ou l’affluence, parfois menaçante, risquait de me faire lâcher la main de ma-mère ou d’être piétiné. J’aimais dans ce tumulte le mouvement. Mouvement de la foule, ondulation des corps, des robes, bruissement de leur étoffe, et ce brouhaha comme un cœur battant…

C’était un après-midi au Bon Marché, j’avais cinq ans, se frayer un passage pour accéder aux vitrines de Noël fut une épopée tellement l’affluence grandissait. Mon père me porta un instant sur ses épaules puis me reposa comme un prince juste aux pieds d’une petite fille blonde plus jolie encore que les illustrations de Boucles d’Or et les trois ours, mon conte préféré. Une bousculade survint, le mouvement me projeta contre elle…

Premier baiser

Monique RENAUD – 11/11/2020


Le divin devin

Depuis quelques jours, ma perception du monde avait changé. Comme si je disposais d‘une nouvelle conscience  des choses.
Je me sentais investi de responsabilités inattendues.
Pour tout vous dire, je connaissais la suite…… et cela se traduisait par une angoisse quasi métaphysique.
Certes, la position du visionnaire est flatteuse et parfois enivrante. Savoir, quand les autres ne savent pas, cultive un ego de bon aloi, mais si l’on connaît l’origine de cette préséance, on n’en connaît pas toujours le pourquoi.
Comment ne pas dès lors s’interroger, sur le sens de cette élection divine. Pourquoi moi et pas l’autre ?
J’en étais là, tourmenté comme jamais.

D’autant que ce mécanisme, et c’est là où le gouffre se creusait, ne se limitait pas au sujet qui nous liait, à savoir la suite de l’écriture  d’un texte. Il s’étendait insidieusement , et je m’en rendais compte par approches successives, à bien d’autres domaines  de la science et de la vie des hommes: le devenir de la pandémie, l’avenir économique et écologique de nos sociétés et de la planète.
Savoir est une chose, mais que faire alors de ce savoir, la responsabilité de l’élu est écrasante.
Car dire ce que l’on sait n’incite pas toujours le peuple à vous croire et encore moins à vous suivre de confiance. Tant le mensonge et ses séductions nous caresse avec délectation et ivresse.
Et quand bien même seront-on tenté d’infléchir le cours des choses, les modifications figureraient déjà dans l’ inéluctable.

Le bon Samaritain  n’est pas souvent payé de retour car il est fait Bon Marché de ses honnêtes prédictions, confondues qu’elles sont avec toutes celles circulant dans le grand Bazar de la ville. Fallait-il alors que je L’ouvre ou bien devais-je plutôt me taire ?

Je décidais de consigner mes savoirs par écrit et de les confier à la Bibliothèque Nationale, les chercheurs de l’avenir pourront y vérifier  la véracité de mes propos.

Inutile,  c’était déjà prévu puisque le texte était écrit…..depuis longtemps.

Francis – 9/11/2020


Un parfum de famille

Imaginez un samedi comme il en est tant d’autre. L’ouvrier a terminé sa semaine, le bourgeois aussi. Tous se côtoient dans les grands magasins, qui pour regarder sans acheter, qui pour choisir ce qu’il va emporter… .

C’était un de ces moments bénis où je me sentais faire partie d’un monde à peu près normal. Je n’étais pas le bourgeois, ni l’homme que tout le monde redoutait ou dont on parlait avec déférence.

Ces jours-là, je m’habillais en conséquence, pour jouer à être l’autre.

Je me régalais des regards hautains et emplis d’un dégoût poli lorsque l’on me regardait en biais. La façon dont une frange des promeneurs des allées tentatrices s’écartait légèrement, comme pour ne pas se faire contaminer m’amusait follement.

L’idée d’être en face de ces désagréables personnages dans le cadre de mes hautes fonctions et de voir leur visage se décomposer alors, était un nectar que je savourais par anticipation.

Or donc, je me promenais, en véritable titi parisien, un samedi comme un autre, mais celui-ci avait la douceur du printemps. Les toilettes des femmes se faisaient plus légères et les œillades aussi.

C’est fou ce que vous pouvez découvrir quand vous endossez un costume qui n’est pas le vôtre. Autant les hommes étaient désagréables, autant les femmes étaient comme le papillon de nuit qui, attiré par la lumière, se brûle les ailes…

Je représentais le spécimen d’un monde qui les fascinaient, d’autant plus qu’il leur était interdit.

Je me prenais parfois à penser à ce roi qui de temps en temps, se travestissait pour aller prendre le pouls de son peuple. Comme il avait raison. Ce n’est qu’en étant un autre que l’on peut se rendre compte de la vraie nature de ceux qui vous flattent par ailleurs.

Ce samedi léger et printanier donc, je déambulais dans les allées lorsqu’un tumulte se fit entendre devant moi.

Un des employés tenait un enfant par l’épaule d’une poigne ferme, brutale. Les yeux de l’enfant jetaient des éclairs, mais on voyait bien qu’il tremblait… de peur ? De rage ?

L’employé criait sur l’enfant et les badauds s’attroupaient avec le même plaisir qu’avaient les romains à voir les lions dévorer les chrétiens.

Pourtant, d’autres regards, plus graves, plus tristes me parlaient plus encore.

Je bondis vers l’employé et regardais l’enfant :

« Enfin, te voilà ! Qu’as-tu fait encore ? »

Puis je me retournais vers l’employé

« Monsieur, ce gredin est mon fils et il passe son temps à me causer des soucis. Qu’est-ce qu’il a fat cette fois ? »

« Il a volé un parfum de grande valeur. Je l’ai trouvé dans sa poche »

Et l’employé de brandir un flacon d’une belle transparence rose, orné de vestales et  emplie d’une fragrance dont les femmes aiment se parer comme on met un bijou pour voler un peu de lumière aux étoiles et briller de mille feux.

L’employé était rouge comme une tomate et conscient de son pouvoir sur ce frêle enfant. Je me tournais vers ce dernier.

« Allez Antoine, dis à Monsieur que tu regrettes ton geste. Tu m’obliges à acheter ce flacon puisqu’il n’y a jamais eu de voleur dans la famille. Alors, obéis-moi »

Tout en disant cela, je fis un discret clin d’œil à l’enfant.

Ce clin d’œil désarçonna l’enfant qui semblait prêt à mordre son bourreau. Il balbutia quelques excuses inintelligibles en me regardant ses yeux grands écarquillés.

Je me rendis à la caisse avec l’employé et l’enfant et je payais le flacon. Je ne me promène jamais sans argent sur moi, heureusement.

Comme il n’y avait plus d’intérêts, l’enfant n’allant pas être emmené par des agents, les badauds s’étaient dispersés, déçus.

Je présentais encore mille excuses à l’employé qui fit maintes fois la leçon au petit voleur, usant et abusant de sa position de l’autorité dont il semblait se gargariser.

Je sortis avec l’enfant et lui proposais d’aller prendre un chocolat pour m’expliquer ce qui l’avait conduit à voler dans un magasin gardé comme une banque.

Il m’expliqua que c’était bientôt l’anniversaire de sa mère et qu’il voulait lui offrir un cadeau. Il avait donc pris le premier flacon qui passait à sa portée.

J’éclatais de rire.

« Tu as bellement choisi mon petit, voilà le flacon dessiné par M. Lalique et qui est l’un des plus chers du magasin ».

L’enfant me regarda avec un petit air buté

« Eh bien, c’est celui que je voulais pour ma mère. Elle est belle et il est aussi beau qu’elle. Ils se complètent. »

La langue bien pendue de mon petit compagnon me plût.

« Et comment comptais-tu expliquer ce cadeau à ta mère ?

-Je comptais vider un peu de parfum et lui dire que j’avais trouvé ce flacon dans quelques ruelle ».

Je ris à nouveau.

« Allez, je t’accompagne chez ta mère. Tu me plais et j’ai une idée dont j’aimerais lui parler. »

C’est ainsi que je recrutais mon voleur pour porter des plis dans Paris, me ramener des documents et surtout pour écouter les conversations des uns et des autres, dans l’antichambre où mes visiteurs attendaient. On ne remarque pas un enfant et ces indiscrétions me permettaient souvent d’être en position de force en face de mes vis-à-vis.

Quant au parfum ? Je dis à sa mère, et c’était presque la pure vérité, que j’avais parlé à l’enfant et que le parfum était une avance sur ce que je comptais lui verser pour son travail.

Personne ne fût dupe, ni la mère, l’enfant et moi encore moins puisque nous connaissions la vérité.

Mais mon Antoine, Isidore en vérité, grandit en roublardise, et en sagesse aussi.

J’ai toujours été reconnaissant à la destinée de nous avoir mis tous deux sur la même route. Il était le fils que je n’ai jamais eu.

Un parfum pour un fils, ce n’est pas cher payé, n’est-ce pas ?

Marylo – 07/11/2020


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